Septembre 2009. J’ai 29 ans et je viens de poser deux semaines de congés. Fatigué ? Non. Pire… ou mieux que ça : un jeu que j’attends depuis plus de deux ans, depuis mon départ de Lineage II, va enfin sortir sur les serveurs européens. J’ai deux semaines devant moi pour le poncer, avec le mode ultra nolife activé !
Ce jeu, c’est AION: The Tower of Eternity. L’un des MMO auxquels j’aurai consacré le plus de temps, tous genres confondus. Un jeu dans lequel j’ai rencontré des dizaines de personnes, dont certaines ont partagé ma vie et dont certaines en font encore partie. J’y ai sacrifié des heures de sommeil, des journées et des nuits de combats intensifs. Tout ça pour la Légion, à l’époque !
AION restera l’un de mes plus beaux souvenirs vidéoludiques. Le souvenir d’une époque où le terme MMO n’était pas encore galvaudé ; où l’on se connectait autant pour retrouver son groupe que pour gagner un niveau, défendre une forteresse ou partir au combat sans trop savoir quand la soirée finirait.
Et puis arrive le jour de sortie d’AION 2.
Près de vingt ans ont passé. Vingt ans, c’est assez pour changer de jeu, de machine, de rythme de vie… et peut-être même de définition du mot « nolife ». Pourtant, au moment de retrouver Atreia, une petite partie de moi espère encore ressentir quelque chose de cette époque. Pas forcément revivre les mêmes nuits blanches, mes horaires et mon dos auraient probablement quelques objections, mais retrouver cette excitation des premiers pas, l’envie de redécouvrir un monde, de m’y perdre et, surtout, d’y rencontrer des gens.
Alors, souris en main et souvenirs en bandoulière, je lance AION 2 avec une question en tête : est-ce qu’une suite de jeu peut faire renaître la magie de l’ancien… ou est-ce que je cherche simplement à retrouver, dans un nouveau monde, le joueur que j’étais en 2009 ?
Un lancement gratuit… à condition de ne pas vouloir tout faire gratuitement
Le lancement d’AION 2 a beau s’accompagner de la promesse séduisante du free-to-play, la gratuité mérite quelques astérisques et probablement une loupe. Le jeu est accessible sans payer, mais son modèle économique repose aussi sur une boutique, un passe de combat et un abonnement mensuel présenté comme facultatif. Le hic, c’est que cet abonnement ne se contente pas d’offrir quelques petits bonus de confort : il déverrouille notamment l’accès au marché entre joueurs et à l’échange de devises. Autrement dit, on peut partir à l’aventure gratuitement, mais une partie importante de la vie économique du MMO reste derrière la porte de la boutique.
Alors, pay-to-win ou pay-to-fast ? Je penche pour le second avec une nuance qui n’a rien de rassurant. L’abonnement ne semble pas acheter directement la victoire, mais il donne accès à des outils qui facilitent les échanges et peuvent accélérer la progression. Et quand un jeu gratuit réserve à ses abonnés des fonctions aussi centrales que le marché, difficile de ne pas avoir l’impression que l’on joue à une version amputée de l’expérience. Le contenu n’est pas entièrement verrouillé, mais l’accès à l’économie du jeu, lui, l’est en partie. C’est une façon assez particulière de dire « vous pouvez jouer gratuitement » : oui, bien sûr… mais pas forcément avec toutes les cartes en main. Sur un type de jeu, dois-je le rappeler, ou tout est orienté compétitivité et course à la puissance…
Pour un MMO, où l’échange et l’entraide font normalement partie du cœur de l’expérience, cette restriction me paraît difficile à avaler. Appeler l’abonnement facultatif ne suffit pas à le rendre anodin lorsque l’on prive les joueurs gratuits d’un pan aussi important du jeu. AION 2 n’est donc peut-être pas franchement pay-to-win dans toutes ses mécaniques, mais il flirte clairement avec le pay-to-fast et surtout avec le pay-to-participate pleinement. Décidément, à Atreia, même l’hôtel des ventes a son videur et c’est un Balaur particulierement avide…
Viens !! On groupe pour… Ah ben non en fait…
On parlait d’entraide, normal pour un MMO, non ? On part à l’aventure avec une bande de potes, ou encore mieux en solo et on rencontre d’autres aventuriers avec lesquels on sympathise et on se motive sur nos premières quêtes ? On a tous connu ça, non ? Quêtes après quêtes ? XP après XP ? On level up tous ensemble (certains plus vite que d’autres, hein…), on sympathise assez pour justement créer une guide, pourquoi pas ? Et bien dans AION 2, passez votre chemin…
Car c’est là où le bas blesse dans AION 2. Sa façon de traiter le jeu en groupe : comme une option dont on aurait oublié l’utilité. La montée en niveau est tellement rapide qu’on peut atteindre le niveau maximal en à peine 48 heures, et presque tout le contenu semble pouvoir se faire en solo. Les quêtes sont si faciles qu’inviter d’autres joueurs pour les accomplir relève moins de la nécessité que de la politesse. En près de trente ans de jeux en ligne, c’est peut-être le premier MMO auquel je joue où l’âme même du genre, avancer, combattre et galérer ensemble, paraît aussi souvent reléguée au second plan. Il reste bien des donjons à faire en groupe (et encore…), mais quand la grande majorité de l’aventure se traverse seul, difficile de ne pas se demander si l’on joue à un MMO… ou simplement à un ARPG qui affiche les autres joueurs en arrière-plan.
AION 2, le MMO en mode facile… et rapide
NCSoft a clairement voulu rendre AION 2 plus accessible. L’intention se comprend : moins de friction, une prise en main immédiate, et un jeu qui ne demande pas de réviser un manuel de combat avant de partir taper le premier mob. Mais à force de simplifier, le jeu finit par rogner sur le plaisir d’apprendre sa classe. Les macros intégrées permettent d’enchaîner une bonne partie de ses compétences avec très peu d’actions, même si les esquives, les buffs et certaines capacités situationnelles restent à gérer soi-même. Résultat : on passe moins de temps à maîtriser une rotation qu’à regarder son personnage l’exécuter à toute vitesse.
Et cette vitesse de combat, justement, donne parfois l’impression que le jeu confond dynamisme et précipitation. Tout va vite, les compétences s’enchaînent, les ennemis tombent… et l’on se sent puissant presque avant d’avoir eu le temps de comprendre pourquoi. Une accessibilité bienvenue pour les joueurs pressés, certes, mais qui peut aussi donner à la montée en puissance un petit goût d’illusion : AION 2 ne nous apprend pas toujours à devenir meilleurs, il nous laisse surtout appuyer sur les bons boutons pendant que le spectacle défile. Le jeu nous fait courir vite ; reste à savoir s’il nous fait vraiment jouer.
En discutant avec d’anciens joueurs d’AION 1, le constat revient souvent : oui, le jeu était exigeant, parfois même franchement rude, mais il savait récompenser les efforts à leur juste valeur. Et à partir du niveau 30 (si ma mémoire ne me joue pas un mauvais tour), le PvP pouvait surgir presque à chaque détour. Cette pression constante donnait une autre saveur aux dernières heures de leveling : partir en quête seul, c’était parfois accepter de se retrouver en infériorité numérique face à la faction adverse. Alors on se regroupait, par prudence autant que par envie, et les quêtes devenaient aussi un prétexte à faire bloc.
AION 2, lui, mise sur une accessibilité et un rythme accéléré qui pourront sans doute séduire un public plus large. Reste à espérer que cette course ne soit pas aussi courte que sa montée en niveau : car si tout va plus vite, gare à ce que la durée de vie du jeu ne suive le même chemin.
Quand la coquetterie, l’une des principales économies en jeu
La boutique d’AION 2 mise beaucoup sur les apparences (et difficile de lui reprocher d’avoir repéré son public). Dans un jeu où l’esthétique compte autant, où l’on façonne des personnages aux allures presque angéliques, chaque armure peut devenir un prétexte à sortir le portefeuille : les équipements se transforment en skins (selon un % défini qui fait que l’obtention d’un skin relève plus de la chance que d’autre chose) et chacun peut chercher à se démarquer, attirer les regards ou afficher discrètement que son personnage a plus de moyens que son propriétaire ne veut l’admettre. Mais AION 2 pousse le concept plus loin avec sa vitrine : les joueurs peuvent créer un look complet, puis le proposer à la vente. Si d’autres l’achètent, une partie des gains revient au créateur sous forme de monnaie en jeu. De quoi transformer chaque aventurier en mannequin, chaque joueur en styliste… et la coquetterie en petite économie parallèle.
Une représentation à contre-courant de son époque
À une époque où les questions de représentation, de respect et de place accordée aux femmes sont de plus en plus présentes dans le débat public, AION 2 donne parfois l’impression de regarder dans une autre direction. Certaines tenues hypersexualisées et la possibilité de modifier à l’extrême la poitrine des personnages féminins peuvent sembler bien éloignées d’une représentation qui leur accorde autre chose qu’un corps à mettre en valeur.
Le plus regrettable, c’est que cette hypersexualisation paraît aussi s’inscrire dans la logique commerciale du jeu : les apparences sont un moyen de personnaliser son avatar, mais aussi un produit à vendre. À force de miser sur des tenues suggestives et des silhouettes modifiables à l’envi, AION 2 semble sacrifier une part de nuance et de respect au profit d’arguments visuels faciles à monétiser. Chacun reste libre de créer le personnage qu’il souhaite, bien sûr ; mais on peut tout de même regretter que, dans un jeu qui a tant à offrir, le corps féminin soit si souvent traité comme une vitrine.
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Conclusion
AION 2, entre nostalgie et course contre la montre
AION 2 ressemble à ces retrouvailles qu’on attend depuis des années : on reconnaît le monde, la beauté des paysages et quelques échos de l’aventure passée… mais la conversation a changé de rythme. Le jeu est plus accessible, plus nerveux, plus spectaculaire aussi. En contrepartie, le leveling défile à toute allure, les quêtes secondaires peinent à rassembler les joueurs et la vie communautaire semble surtout concentrée dans les Abysses et les donjons obligatoires.
À cela s’ajoute une boutique qui a bien compris que, dans AION, le style est presque une activité à part entière : apparences personnalisées, armures transformées en skins et vitrine où les joueurs peuvent vendre leurs créations. Une idée séduisante, certes, mais qui rappelle que la beauté de votre personnage peut aussi devenir un argument commercial. Quant au modèle économique et à ses options payantes, ils risquent de faire grincer des dents ceux qui espéraient une aventure entièrement équitable sans passer par la caisse.
Alors, AION 2 n’est peut-être pas le successeur exact de mes souvenirs et après tout, les souvenirs ont parfois un meilleur équipement que la réalité. C’est plutôt une nouvelle version, pensée pour des joueurs d’aujourd’hui qui veulent entrer vite dans l’action. Reste à savoir si, une fois la course au niveau terminée, le monde aura encore assez de choses à raconter… et assez de compagnons pour les raconter avec vous.
Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je n’en ai plus vraiment l’envie. Nous verrons ce que le temps réserve à AION 2 : un MMO est un jeu vivant, capable de se bonifier au fil des mises à jour et des années. Espérons que NCSoft saura entendre les retours des joueurs et, au-delà d’une politique parfois un peu trop mercantile, retrouver avec eux une part de la magie et de la nostalgie d’autrefois.
Les 5 raisons pour lesquelles vous ne devriez pas jouer à AION 2
- Vous risquez de trouver le monde trop beau. Entre les paysages et les personnages, vous pourriez passer plus de temps à admirer le décor qu’à regarder où vous allez.
- Le leveling va trop vite. À peine le temps de vous attacher à votre quête que vous avez déjà gagné trois niveaux et oublié pourquoi vous étiez parti.
- Vous vouliez vous faire des amis en donjon ? « Salut, on groupe ? » appartient au passé, les donjons se font aussi vite que le reste, sans un bonjour ni un au revoir…
- Votre personnage pourrait devenir beaucoup trop élégant. Et cela aura été surement la chose la plus intéressante que vous aurez faite durant votre temps de jeu…
- Vous pourriez avoir envie de retrouver les Abysses. Même si, cette fois, le vrai combat sera peut-être de savoir si vous jouez pour le plaisir… ou pour ne pas laisser votre personnage partir en PvP avec une tenue dépareillée.
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